mardi 30 novembre 2010

Seules dans le château bleu



Première passionnante semaine de répétition de Marzïa au TMA d'Almada.
Je dors dans l'appartement du théâtre, seule dans le château bleu.
Comme Marcia, seule dans sa piscine abandonnée, mais habitée, no fim do fim do cais.
En portugais, jouer se dit : brincar, jogar ou representar, selon le sens recherché.

Archipel 1

Voyage en purée de pois. Les portes battent à chaque cahot, dehors la campagne est plate et invisible, bue par le brouillard, et les chevaux noirs, les tonnes à eau et les arbres. Un œil rond rose tyrien, l’eau tranquille, des caravanes emmêlées, des bouts de sacs accrochés aux branches. Des vaches blanches et laineuses comme des jouets posées dans la terre par un enfant géant. Le cou tordu des lampadaires d’alu à tête de dinosaure cyclope. 3V. 6V. 9V. Un cheval et sa couverture sur le dos. La porte du train qui bat, qui bat. Un paysage hors du temps. Qui marche dans ces chemins mouillés ? Quels mots restent accrochés dans buissons, sur les troncs embrumés ? Poteaux blancs rouillés, prés, prés, prés. Brume à nouveau, tout nappé, flouté, effacé. Le train nous balance dans tous les sens. Le vert, le vert des prés et le roux de leurs coutures d’arbres et de haies. Dès que la terre penche, on replonge dans la brume opaque et ses ombres chinoises de verre sablé. Une nuée suspendue d’oiseaux blancs étoilés, arrêté, en suspens, dessinant un espace invisible qui les porte au-dessus du champ de paille hérissé. Une pendule solitaire plantée dans la terre. Deux drapeaux rouges penchés, délavés comme des pétales de coquelicot. Un silo rouillé de toute beauté. Des maisons de pierre. Pierre ? Au toit noir. Des poteaux, des poteaux, des poteaux (je pense à ce roman écossais). Les fils électriques chargés de mouettes qui s’éparpillent à notre passage, puis reviennent. La terre des champs gorgée de lait, reflets du ciel blanc dans les flaques. Beaucoup de maisons maintenant. Des moutons, des vaches, des poules, des vaches, où sont les gens ? et un long tas de fumier comme la dépouille d’un Chewbacca mouillé…

lundi 29 novembre 2010

Young Europe à Strasbourg





Lors des Rencontres de la CTE au TJP de Strasbourg,








nouvelles représentations de Verminte Zone/Champ de Mines, de Pamela Dürr, quel plaisir !

La vibration des langues

Entre soleil et pluie battante, je viens de vivre un extraordinaire moment de théâtre en euskara (la langue basque) à St Jean de Luz.

Tout a commencé samedi après-midi, avec la finale régionale du championnat des bertsularis pour laquelle le Théâtre du Rivage, connaissant mon appétit des langues, m’avait offert une place. Pendant plus de deux heures, au milieu de trois mille personnes de tous âges, j’ai plongé dans ce monde d’improvisation poétique rimée et chantée sur des thèmes les plus variés, dans une vraie ferveur rock, et la théâtralité de cet art m’a frappée : l’entrée des huit jeunes concurrents sous les vivats ; leurs voix successives, comme des flèches sonores dans l’espace de l’immense salle, vibrantes et claires ; l’émotion provoquée par le duo mots/musique ; et la force émouvante du chœur de la foule —trois mille voix— qui les reprend, parfois même les devine et les accompagne. Quelle intensité dans ces secondes d’attente en silence, pendant qu’un duo de bertsularis, tête baissée, balançant d’un pied sur l’autre, laisse l’inspiration lui monter, face à nous tous, muets. Quelle force soudain lancée quand la voix du premier jaillit planté derrière le micro, mains enfoncées dans les poches, pieds enracinés dans la scène, puis quand le second répond et relance. Et quelle magnifique écoute du public, suspendu à leurs lèvres, quelle attention aigüe, quel dialogue sensible d’une immense théâtralité !
Parce que je ne parle pas euskara, j’ai écouté autrement : avec toutes mes oreilles, mes yeux, mes antennes. Et cela m’a permis de découvrir la force de ce moment rare, et de partager, à ma façon, cet échange spectaculaire entre les bertsularis et nous, leur public, au cœur de la langue, de sa subtilité et de sa création improvisée.

Le lendemain, c’est le même effet qui s’est produit, encore décuplé, lors de la lecture-spectacle d’Eskimal Kabiliarra (ma pièce “L’eskimo kabyle”, traduite en euskara par Hartzea Lopez, avec le soutien de l’Institut Basque), mise en scène par Pascale Daniel-Lacombe, au Théâtre du Rivage, avec Iniazio Tolosa et Beñat Achiary. Cette pièce n’a jamais été créée en français, c’était donc un grand moment pour moi : tant que mes pièces n’ont pas été jouées, elles ne sont pas vraiment nées.
Ne parlant toujours pas euskara, j’ai assisté à ce moment de théâtre de tous mes yeux, de toutes mes oreilles, de toutes mes antennes déployées et je l’ai ressenti au-delà des mots et du rationnel, je l’ai éprouvé, il m’a traversée de part en part, m’a remplie de la tête aux pieds, m’a transportée. Grâce à cette attention décalée par la langue, j’ai ressenti plus encore l’excellence des interprètes, leur justesse profonde, l’intelligence et leur direction et le monde de fiction théâtrale dans lequel j’ai reconnu, seconde après seconde, l’entièreté de ma pièce, tout ce que j’avais voulu y mettre, en l’écrivant, et qui dépasse l’écriture : la solitude, le dénuement, la douleur, la pluie ruisselante dehors comme dedans, le jeu fantomatique des ombres, la rage des mots griffant le mur de kraft, l’espace qui bascule soudain, la chair des sons et des chants, la puissance poétique salvatrice, la langue habitée par l’homme comme l’homme par sa langue et son âme chantante, animale, vivante, dernière fidèle à l’accompagner.

Ecrire du théâtre, pour moi, c’est écrire des provocations poétiques, ouvrir des portes sur des mondes inventés qui parlent mieux de la réalité, charger la langue d’émotions rayonnantes, de sons évocateurs et de non-dits profonds. Voilà pourquoi toutes les langues me passionnent dans leur essence et pourquoi je saisis chaque occasion, quand je travaille ailleurs, d’apprivoiser leur chair et d’interroger leur singularité.
Alors hier, quand, remplaçant la richesse de l’euskara et ses échos inuktikuts, le vent des pôles, né d’un cintre métallique tournoyant, a empli l’immense hangar du Rivage, j’ai été submergée par l’émotion de cette rencontre artistique rare.
Grâce à ces deux jours, plus que jamais, je crois dans le frottement des langues sur nos scènes de théâtre d’aujourd’hui. Je crois dans leur immense force dramaturgique, leur vibration rayonnante et la relation nouvelle, sensorielle, intime et intuitive, que leur rencontre tisse avec le public. Ce spectacle en est la preuve vivante. Je lui souhaite une belle, riche et longue vie de voyage à la rencontre de tous les publics des pays basques nord et sud et d’ailleurs, surtitré, et j’attends avec appétit ma prochaine rencontre théâtrale avec l’euskara.

TAG au Naxos Bobine


Tag premier épisode, première lecture !
La prochaine à St Priest, au Centre Culturel Théo Argence, lundi 6 décembre, à 18h30.



Une photo de Giuseppe Ensam, le seul, l'unique, fou de tags et si proche des Chiens de la Nuit…

En belles compagnies…

(retour sur 3 jours à Londres, à l’invitation de Company of Angels, pour Theatre Cafe, festival centré sur les écritures théâtrales contemporaines pour la jeunesse)

La richesse de ces trois jours d’octobre 2010 à Londres n’a eu d’égale que leur profondeur. Pourquoi ? Sans doute parce que la qualité appelle la qualité. En faisant le pari d’un travail exigeant et fin dans toutes les étapes de sa préparation, les organisateurs ont préparé le terrain de la réussite et de l’originalité de leur festival européen.

Il faut placer les comédiens au cœur de ces trois jours et de mon enthousiasme. Leur engagement dans toutes les lectures ou spectacles a été formidable d’énergie et de subtilité. Quel plaisir de les retrouver trois ou quatre fois par jour dans des registres et rôles si différents, d’une pièce à l’autre, chaque fois maîtres d’une vraie présence physique qui sait préserver l’ouverture de la lecture ! Cette qualité de travail théâtral a fait écho à la finesse et la justesse dramaturgiques mises en œuvre pour présenter ces pièces pour la jeunesse de différents pays, pour les offrir au public professionnel venu de toute l’Europe, pour les lui ouvrir, dans toute la richesse de leur altérité.
Touché par ces qualités de direction et d’interprétation, l’auteur ou l’autrice de la pièce mise en lecture a ensuite répondu aux questions avec autant de sincérité que de générosité, et la discussion publique engagée avec son traducteur ou son metteur en scène et Chris Campbell, dramaturge au Royal Court, a chaque fois ouvert des champs de réflexion d’une vraie profondeur. Profondeur appelant, à son tour, les plus belles réflexions/questions de la part du public, conscient lui aussi de vivre un moment rare. Et cet esprit de curiosité chaleureuse et d’intelligence dans tous les sens du terme s’est prolongé sans fin lors de chaque pause.
Tout cela vient d’un vrai pari artistique : celui de la qualité et de l’engagement. Qualité du travail scénique et aussi des pièces choisies puis traduites en anglais, vivants témoins de la richesse dramaturgique contemporaine, car réellement différentes les unes des autres, écrites par des auteurs différentset travaillant dans des contextes culturels différents. L’altérité a ici été à la fois un moteur Et un lieu de rencontre artistique. Car rencontre réelle il y avait, et échos et ricochets entre ces pièces intimement liées par des questionnements essentiels qui débordent le cadre du théâtre pour la jeunesse : la mort, la violence et la brutalité/leur représentation, le rapport homme/animal, les mondes mentaux comme arme de survie, le sens caché des mots…
Et c’est dans ce vivier du théâtre d’aujourd’hui pour la jeunesse, qui avance partout en Europe, que les 8 épisodes d’“Ank ! Ang !”, le feuilleton théâtral multilingue et multiplumes de LABOO7 , ont été lus en bouquet final, en anglais, par une dizaine de jeunes comédiens virevoltants, couverts de plumes, maquillés de craie, via un montage inventif, plein d’images fortes et de sensations d’espace, et devant une salle comble qui lui a réservé un accueil enthousiaste. 6 des 9 auteurs avaient fait le déplacement jusqu’à Londres, depuis 5 pays différents, et la discussion qui a suivi cette lecture nous a confirmés que notre intuition dans ce travail collectif multilingue toujours en cours, associant étroitement les traducteurs à l’écriture migratoire, avait tout son sens, dans son fond comme dans sa forme.

Avec toute l’équipe de Company of Angels et leur festival Theatre Cafe, j’ai découvert un nouvel espace européen de réflexion théâtrale et d’échanges artistiques, aussi intelligent qu’ouvert et rare, centré sur le jeune public. J’espère que ses moyens iront croissant pour préserver l’indispensable qualité de travail qui le fonde et lui permettra, je l’espère, de rayonner longtemps, sans limite d’âge ni frontière.



mercredi 3 novembre 2010

Champagne ! dans le Piccolo électronique

“Karin Serres en résidence d’écriture

Son projet est fondé sur la collecte de mémoire auprès de la population.
L’auteur de nombreuses pièces de théâtre pour le jeune public vient de débuter à Reims, à l’invitation de Méli’môme, une résidence d’écriture déployée sur toute la saison 2010-2011 puisqu’elle s’achèvera en juin. «Le dépaysement est l’un de mes moteurs d’écriture préférés, comme l’infime extraordinaire de nos vies est le cœur de ce que j’écris,explique Karin Serres. Partager un espace-temps réel et précis avec le public, permet de goûter ensemble au plaisir de l’écriture en direct, de l’écriture vivante, de la fiction toujours renouvelée comme autant de façons de traverser le quotidien, de tenter de le comprendre et de l’apprivoiser». Le thème retenu pour cette résidence est celui des moments et des événements à fêter. «Pendant neuf mois, elle va écrire des histoires inventées, des chansons, du théâtre peut-être, explique Joël Simon, le directeur de Méli’môme. En bref : de la fiction, autour d’événements en tous genres à fêter. Mais de quoi se nourrit la fiction ? De bribes de vie quotidienne. Voilà pourquoi, quels que soient votre âge ou votre métier, elle vous invite à ce grand collectage qui l’inspirera pour écrire “Champagne !“, une fiction multiforme qu’elle partagera avec vous tous fin juin 2011». Sur ce projet, Méli’môme invite la population de Reims et des alentours à lui raconter un «événement» décrit en quelques mots sur une feuille, ou par une photo, un dessin, un objet, un article découpé et annoté... C.P.”

C'est dans Le Piccolo-lettre électronique de Novembre, numéro 2 !

Il y a aussi, en dernière page, un super article sur LABOO7, à l'occasion de la lecture d'Ank ! Ang !, 1 à 8, en anglais, pendant le festival Theatre Cafe, cette fin de semaine ; un beau portrait de Pascale Daniel-Lacombe en p6 ; et plein d'articles très intéressants…